17 février 2008
Quand les chefs paniquent...
... faites-en une BD supplémentaire. Suite de l'épisode précédent, où je vous expliquais que mon directeur avait décidé qu'il fallait remanier la structure du labo. Quand on veut changer les choses mais qu'on ne sait pas comment, on ouvre une boîte à idées. Dans mon labo, on a ouvert un forum.
Le forum en question est hébergé sur le site de l'université. Premiers petits problèmes: (1) comme on est une UMR (Unité Mixte de Rercherche), les deux tiers du labo ne sont pas personnels de l'université, si bien que la moitié des permanents n'arrivent pas à se connecter à ce forum, ni pour lire les discussions, ni pour en poster, et (2) le premier à y poster quelque chose (en l'occurrence votre serviteur) a réclamé la suspension totale des opérations pour mettre au vote le fait qu'il fallait se réorganiser... Paraît que la Direction a moyennement apprécié.
En attendant des jours meilleurs, voici la deuxième livraison du Starship Knowledge Enterprise, qui illustre l'ambiance régnant dans nos couloirs. Deux épisodes supplémentaires sont d'ores et déjà dessinés, il vous faudra un peu de patience pour les découvrir.

Quand votre chef pèteles plombs...
... faites-en une BD. En ce moment, dans mon labo, ça arrache grave. Le directeur a décidé qu'il fallait qu'on se réorganise parce que... il fallait qu'on se réorganise. Cette motivation offre le puissant avantage de ne pas être auto-contradictoire. Comme à peu près partout, mon labo est structuré en quelques grandes thématiques de recherche, avec deux ou trois activités transversales par rapport à ces thématiques. Eh bien, le chef a décidé qu'il fallait faire l'inverse, c'est-à-dire réorganiser les thématiques de recherche à partir des activités transversales. En gros, c'est "commencez par peindre les pointillés, ensuite on posera la route en-dessous". Comme personne n'a compris comment il fallait s'y prendre, c'est un peu la panique dans la maison, surtout qu'on nous a dit qu'il fallait que ça soit fait pour le mois de mars!
Je saisis l'occasion pour vous présenter la BD The Starship Knowledge Enterprise. Cette BD, que j'ai inaugurée en 2000, lorsque j'étais encore en poste aux Pays-Bas (d'où l'anglais), était un peu en stand-by depuis quelques années, principalement par manque de temps et d'inspiration. Heureusement, le monde du travail revient en force, avec ses élucubrations forcenées et les occasions subséquentes de rire un peu.
Pour comprendre d'où vient cette BD, voyez cette page.
Pour identifier les personnages, voir celle-ci.
Et pour la petite histoire du jour, voyez ci-dessous (cliquer pour accéder au grand format).
09 janvier 2008
Consumérisation de l'éducation: faut-il?
Considérer l'éducation comme un bien commercialisable, la tendance s'en répand. Parmi les arguments les plus souvent avancés en sa faveur, on recense les suivants:
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transformer l'éducation en un produit commercial, c'est améliorer son efficacité;
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c'est également diminuer son coût, souvent jugé trop élevé à l'heure actuelle;
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c'est enfin la rendre flexible.
Ces arguments, pour fondés ou non qu'ils soient, font appel à un présupposé: celui que l'éducation peut être considérée (et traitée) comme une marchandise, donc, comme un objet matériel, composé de sous-objets séparables et assemblables à volonté. On peut ou non accepter un tel point de vue; il faut savoir qu'il est monnaie courante dans une discipline peut-être trop méconnue en France, mais bien répandue dans le monde anglo-saxon, celui de la Gestion des Savoirs (Knowledge Management).
Transformer l'éducation en bien commercial, c'est implicitement transformer l'éduqué (enfant, élève, étudiant) en un client; c'est, en instaurant ce rapport de client à fournisseur, consumériser le processus d'éducation. Et c'est la consumérisation qui est censée amener les avantages précités, à savoir l'efficacité, la réduction des coûts et la flexibilité. En effet, la consumérisation est censée donner naissance à la concurrence, moteur essentiel sinon unique (selon certains) de l'amélioration des services et de la satisfaction des consommateurs à moindre coût. Cela peut sembler logique à première vue. Puisque le client est roi, il est censé pouvoir demander toute amélioration du service qui lui semble souhaitable. Si le fournisseur choisit de ne pas le lui fournir au prix demandé, le client a tout loisir d'aller chercher ailleurs une offre qui lui convienne mieux. Ce processus est supposé conduire à un progrès perpétuel dans l'offre et la satisfaction des besoins.
Bien entendu, cette logique idéale, que l'on nous présente souvent comme si elle allait de soi, correspond rarement à la réalité. Il n'y a qu'à considérer le désastre total qu'a été la privatisation des chemins de fer au Royaume-Uni, ou bien les arnaques aux consommateurs que se permettent les fournisseurs d'accès internet et de forfaits de téléphones portables, ou encore les prêts soi-disant avantageux que proposent les banques pour mieux vous arnaquer lorsque vous vous mettez en tête de devenir proprétaires... Mais passons, et acceptons pendant cinq minutes de croire que les tenants du libéralisme à tout crin ont raison et que la consumérisation des activités humaines est source d'efficacité.
Le premier problème que pose la consumérisation (et sans doute le moindre) est celui d'être capable de découper ces activités en des blocs, paquets ou objets facilement identifiables, que l'on pourra vendre. Dans le cas de l'éducation, il s'agirait bien entendu de vendre des services. Considérer l'éducation comme un bien, c'est en effet faire l'hypothèse que l'on peut fractionner ce bien, en isoler des morceaux, que l'on peut fournir indépendamment du reste.
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Comme évoqué dans le premier paragraphe, ce paradigme est à l'oeuvre dans une discipline appelée Knowledge Management - Gestion des Savoirs et sa réthorique absconse (sinon fumeuse - voir ce site pour vous en convaincre). Ceci est normal si l'on considère comment est né le KM: dans les années 80, les grandes entreprises américaines (en particulier dans le secteur automobile) se sont aperçues qu'elles avaient tellement licencié d'employés qu'elles n'étaient plus capables d'assurer leur propre survie. On avait viré l'ancien qui, dans la chaîne de montage, savait que pour visser plus vite l'accoudoir de la Chrisler Toto, il fallait d'abord décaler le siège passager de 10 centimètres vers l'avant afin de dégager l'accès au boulon de 12... A donc commencé une mise en fiche systématique de tous les savoirs-faires des ouvriers et employés des grandes entreprises, afin de pouvoir les virer plus facilement sans avoir à subir en échange la perte de technicité consécutive à l'amnésie d'entreprise...
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C'est finalement ce que nous autres enseignants faisons lorsque nous découpons nos programmes en "modules" (pour cause d'ECTS, d'accréditation des diplômes, de lisibilité de l'offre, de rationalisation des cursus, etc.) Ce procédé en soi n'est pas un mal, il est même à l'occasion très utile; il est en revanche très dangereux lorsque l'on découpe les enseignements en modules qui ne se recouvrent pas, en supposant que l'intégralité des enseignements dispensés dans une matière donnée sera assimilée. Faire un module "maths avancées" immédiatement après un module "maths de base" sans faire de rappels, c'est ne laisser aucune place à l'erreur, en supposant que les "maths de base" sont un paquet que l'on prend sur une étagère, que l'on absorberait un peu comme on vide un carton de lait, jusqu'à la dernière goutte. Ensuite, on boit le contenu de la brique UHT "maths avancées", et le tour est joué.
Mais, pas de bol, ça ne se passe pas comme ça. La mémoire, pas plus que le savoir ou la vie, n'est pas une fonction linéaire: ce que l'on est aujourd'hui n'est pas la simple somme de ce qu'on était hier et de ce qui s'est passé entretemps. L'éducation est une part de la construction de la personnalité d'un individu et, à ce titre, elle ne se fait pas en empilant des briques sans lien entre elles. La structuration d'un individu ne se ramène pas simplement à l'acquisition de savoirs-faire isolés; en d'autres termes, il ne faut pas confondre éducation et formation.
Le deuxième danger, bien plus grand que le premier, posé par la consumérisation, est la destruction du lien social qu'elle induit. C'est aussi appauvrir les connaissances humaines, en donnant à l'acquisition des connaissances ou des savoirs un objectif de rentabilité, le plus souvent immédiat.
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Transformer les rapports humains en des rapports de consommation, c'est introduire des liens de client à fournisseur. Par définition, le client n'a aucun devoir, aucune responsabilité, il n'a que des droits: "Le client est roi". C'est normal, il paie.
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Introduire des comportements consuméristes dans l'éducation, c'est en quelque sorte la nier, en niant l'indépendance des évaluateurs (on ne donne que de bonnes notes, puisque le client a payé); en inversant la hiérarchie des pouvoirs entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas (celui qui apprend est le "patron" de l'enseignant, puisqu'il est son client - c'est en gros la philosophie des officines de formation; c'est aussi la réalité des rapports dans l'entreprise, où ceux qui savent faire les choses et travaillent sont les subordonnés de ceux qui les font travailler).
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C'est également introduire la notion qu'il y a des savoirs utiles et d'autres inutiles. La consumérisation de l'éducation, c'est considérer tout enseignement comme un investissement, qui doit nécessairement rapporter des avantages financiers en retour. C'est abandonner l'idée d'apprendre des choses "pour le plaisir d'apprendre" et de ne choisir d'apprendre que ce qui est perçu comme "rentable", du moins dans un avenir immédiat. Tant pis si, dans 5 ans, ce quelque chose est passé de mode, vous n'aurez qu'à payer et suivre une nouvelle formation dans les disciplines qui seront devenues lucratives...
A ceux qui souhaiteraient transformer le monde (dont l'éducation) en une vaste entreprise, on ne peut que faire la remarque suivante: ces tenants du libéralisme, aux carrières souvant enviables, ont eux-mêmes bâti leur réussite sur les fondations d'un monde qui n'était pas encore linéralisé et où l'éducation, et avec elle nombre d'activités humaines, n'était pas consumérisée. Il n'y a de riches que parce qu'il y a des pauvres; et un riche qui veut faire croire aux pauvres qu'ils deviendront riches est, soit un crétin, soit un type qui envisage de se servir de l'ambition des pauvres à devenir riches pour devenir lui-même encore plus riche.
04 janvier 2008
La globalisation de la surveillance
Dans La globalisation de la surveillance, Armand Mattelart dresse une généalogie des pratiques de fichage (que ce soit sous forme papier ou de mise en base de données) des individus, depuis le "bertillonnage" (fiche anthropométrique introduite au 19ème siècle) et les empreintes digitales jusqu'aux techniques modernes (analyse ADN, photographie de l'iris de l'oeil, etc.) On y apprend par exemple que le numéro de sécurité sociale a été introduit au départ par l'administration pétainiste, afin de faciliter la gestion du rationnement et le repérage des étrangers...
Armand Mattlart, La globalisation de la surveillance, éditions La Découverte, 2007, lien: http://ww2.editionsladecouverte.fr/webcc/sog_dec/notice_r....
Un point commun derrière toutes ces pratiques: la réduction de l'individu à une série de paramètres quantitatifs, donc mesurables, qui laisse peu de (sinon aucune) place à l'exception et érige la "norme" en seul état acceptable, en laissant de côté celles et ceux qui ne rentrent pas dans le moule (Ex. les personnes handicapées).
Cet ouvrage va plus loin que la simple description des méthodes de surveillance, en examinant également comment, dans des contextes historiques et politiques divers, elles ont été mises en place. A la lumière de cet examen, on constate des facteurs de convergence très intéressants, entre autres:
la convergence entre les intérêts du marché - donc de la société civile - et les obsessions sécuritaires du monde militaire, qui ont conduit à développer des technologies offrant les mêmes possibilités, même si au départ les objectifs étaient différents (le traçage des troupes et de l'ennemi pour les uns, le traçage du consommateur et la traçabilité des produits pour les autres);
la convergence entre les outils d'analyse (psychologie des foules, méthodes de propagande et de déstabilisation politique pour les militaires, marketing et publicité de l'autre) et d'action sur l'opinion;
l'évolution de la société libérale, qui a conduit à "militariser" la société en la transformant en champ de bataille économique permanent, avec pour seul but et outil la conquête du marché.
La réduction de la liberté individuelle, la disparition de la vie privée, la "normalisation" forcée des comportements, sont autant de dangers potentiels évoqués dans cet ouvrage extrêmement instructif, dont one ne peut que conseiller la lecture à une époque où l'on nous parle de "vêtements intelligents" qui comporteront des puces permettant de localiser n'importe où ceux qui les portent, où les passeports biométriques font fureur, et où l'on envisage de transformer les téléphones portables en cartes de crédit qui pourront renseigner sur nos moindres achats...
05 décembre 2007
On n'est jamais à l'abri d'une réussite totale
"Les élèves français tout juste dans la moyenne. La France peut mieux faire pour ses élèves, qui reculent encore dans le classement de l'enquête internationale sur les savoirs acquis en sciences, en maths et en compréhension de l'écrit."
Voici ce que l'on peut lire sur le site de Libération (voir l'article), qui cite l'étude "Pisa" menée par l'OCDE. Cette étude est effectuée à intervalles réguliers sur les élèves de 15 ans. De cette étude, il ressort que la France est 19ème sur 30 pour les sciences en général et 17ème sur 30 en mathématiques (mais les mathématiques sont-elles une science ? Je ne débattrai pas sur ce sujet dans cette note!)
Cette enquête est décrite sur le site de l'OCDE, http://www.oecd.org/document/31/0,3343,fr_2649_201185_397.... L'OCDE n'étant pas une association à but humanitaire, si vous voulez le rapport original, il faut payer.
Ben oui, nous l'avons bien cherché: à force de procéder à des réformes débiles sans queue ni tête, à force de faire inspecter les instits et les profs par des inspecteurs qui n'ont pas mis les pieds dans une salle de classe depuis 10 ans, à force de faire rédiger les programmes de physique de 5ème par des types sortis de Normale Sup, pour qui le monde tangible n'est que la manifestation émergente du principe d'exclusion de Fermi-Dirac et qui ont sans doute les plus grandes peines du monde à utiliser la fonction d'onde de Schrödinger pour faire tourner la clé dans la porte de leur appartement, nous y sommes arrivés.
Ce résultat dont la France n'a pas vraiment à être fière a été obtenu de haute lutte, par le biais d'un processus de sélection et de discrimination sociales terriblement efficace:
les élites françaises ont fait des sciences (et plus particulièrement des mathématiques) un instrument de sélection sociale, en faisant un filtre extrêment efficace du pouvoir via l'accès aux grandes écoles; il suffit de prendre pour exemple l'Ecole Polytechnique, qui mène à tout, sous la seule condition qu'on en sorte, mais à la politique et aux hautes fonctions de direction principalement. Claude Allègre, le Georges Frêche de l'Education nationale, râlait récemment qu'aucun élève de Polytechnique n'avait voulu embrasser de carrière scientifique lors de la sortie de la dernière promotion. Dis donc, Toto, tu es hypocrite ou demeuré?
dans un même temps, on nous a expliqué, pendant plus de 20 ans, que celui qui travaillait de ses mains (Ex. le plombier, le boulanger, etc.) n'avait rien à espérer dans la vie et que la condition sine qua non de la réussite était la sacro-sainte première S et le sacro-saint bac C (le Graal des années 80), qui seules pouvaient mener à une carrière de gloire et de lumière;
les mêmes qui nous expliquaient cela (et qui avaient eux-mêmes suivi ces filières) se pervertissaient dans l'intervalle à la direction des grands groupes industriels, dans la politique ou la finance, montrant à l'occasion leur virtuosité dans le traficotage de listing informatique, mais passons;
en parallèle, tout au long des années 80, la même gauche qui avait, en temps et heure, milité pour l'instruction des masses laborieuses, tendait son arrière-train à des ruffians de grand chemin comme l'inimitable (et inimité) Bernard Tapie, devenu ministre d'un gouvernement (soi-disant) socialiste en achetant un club de foot, et avec lui une ville tout entière, grâce à l'argent qu'il avait gagné en rachetant des entreprises en diffulté et en lourdant ses ouvriers;
et maintenant, les jeunes, que l'aridité des matières scientifiques et le caractère hautain de ceux qui les enseignent a fini par dégoûter, préfèrent les études de gestion ou d'économie, persuadés qu'ils sont de gagner bientôt 3000 euros par mois en travaillant 6 heures par jour dans une banque. De nos jours, travailler est devenu honteux, la seule vertu étant de faire du pognon.
Maintenant, ces jeunes, je les récupère en école d'ingénieur, à Bac + 3. Ils ne savent plus faire une règle de trois. Ils ne savent plus calculer l'aire d'un triangle ou d'un trapèze, parfois même pas celle d'un cercle. Avant, on savait ça après la 5ème. Maintenant, je dois le leur apprendre quand ils ont 21 ans. Pourtant, je continue de les "vendre" aux employeurs comme les meilleurs de leur génération. Et le pire, c'est que c'est presque vrai. Ce sont ces étudiants, qui ne savent pas calculer le volume d'un cylindre, qui vont faire les calculs de conception des réseaux d'eau potable, des réseaux d'assainissement, des stations d'épuration de vos villes. J'ai plein d'anciens élèves qui travaillent chez Veolia, Saur, Degrémont...
Ils ne savent plus rien faire? Ce n'est pas grave, prétendent la moitié de mes collègues: leur boulot ne sera pas de faire les choses, mais de les faire faire aux autres. Eux, ils aligneront les chiffres dans une feuille Excel pour estimer le coût des projets et passeront un jour directeurs de filiale. Comme me le disent mes collègues, "tu crois que leurs chefs comprennent mieux qu'eux comment coule la flotte" ? Merci les gars, sacrée consolation.
Vous avez peur? Moi aussi.

