Dans La globalisation de la surveillance, Armand Mattelart dresse une généalogie des pratiques de fichage (que ce soit sous forme papier ou de mise en base de données) des individus, depuis le "bertillonnage" (fiche anthropométrique introduite au 19ème siècle) et les empreintes digitales jusqu'aux techniques modernes (analyse ADN, photographie de l'iris de l'oeil, etc.) On y apprend par exemple que le numéro de sécurité sociale a été introduit au départ par l'administration pétainiste, afin de faciliter la gestion du rationnement et le repérage des étrangers...

Mattelart

Armand Mattlart, La globalisation de la surveillance, éditions La Découverte, 2007, lien: http://ww2.editionsladecouverte.fr/webcc/sog_dec/notice_r....

Un point commun derrière toutes ces pratiques: la réduction de l'individu à une série de paramètres quantitatifs, donc mesurables, qui laisse peu de (sinon aucune) place à l'exception et érige la "norme" en seul état acceptable, en laissant de côté celles et ceux qui ne rentrent pas dans le moule (Ex. les personnes handicapées).

Cet ouvrage va plus loin que la simple description des méthodes de surveillance, en examinant également comment, dans des contextes historiques et politiques divers, elles ont été mises en place. A la lumière de cet examen, on constate des facteurs de convergence très intéressants, entre autres:

  • la convergence entre les intérêts du marché - donc de la société civile - et les obsessions sécuritaires du monde militaire, qui ont conduit à développer des technologies offrant les mêmes possibilités, même si au départ les objectifs étaient différents (le traçage des troupes et de l'ennemi pour les uns, le traçage du consommateur et la traçabilité des produits pour les autres);

  • la convergence entre les outils d'analyse (psychologie des foules, méthodes de propagande et de déstabilisation politique pour les militaires, marketing et publicité de l'autre) et d'action sur l'opinion;

  • l'évolution de la société libérale, qui a conduit à "militariser" la société en la transformant en champ de bataille économique permanent, avec pour seul but et outil la conquête du marché.

La réduction de la liberté individuelle, la disparition de la vie privée, la "normalisation" forcée des comportements, sont autant de dangers potentiels évoqués dans cet ouvrage extrêmement instructif, dont one ne peut que conseiller la lecture à une époque où l'on nous parle de "vêtements intelligents" qui comporteront des puces permettant de localiser n'importe où ceux qui les portent, où les passeports biométriques font fureur, et où l'on envisage de transformer les téléphones portables en cartes de crédit qui pourront renseigner sur nos moindres achats...