Considérer l'éducation comme un bien commercialisable, la tendance s'en répand. Parmi les arguments les plus souvent avancés en sa faveur, on recense les suivants:

  • transformer l'éducation en un produit commercial, c'est améliorer son efficacité;

  • c'est également diminuer son coût, souvent jugé trop élevé à l'heure actuelle;

  • c'est enfin la rendre flexible.

Ces arguments, pour fondés ou non qu'ils soient, font appel à un présupposé: celui que l'éducation peut être considérée (et traitée) comme une marchandise, donc, comme un objet matériel, composé de sous-objets séparables et assemblables à volonté. On peut ou non accepter un tel point de vue; il faut savoir qu'il est monnaie courante dans une discipline peut-être trop méconnue en France, mais bien répandue dans le monde anglo-saxon, celui de la Gestion des Savoirs (Knowledge Management).

Transformer l'éducation en bien commercial, c'est implicitement transformer l'éduqué (enfant, élève, étudiant) en un client; c'est, en instaurant ce rapport de client à fournisseur, consumériser le processus d'éducation. Et c'est la consumérisation qui est censée amener les avantages précités, à savoir l'efficacité, la réduction des coûts et la flexibilité. En effet, la consumérisation est censée donner naissance à la concurrence, moteur essentiel sinon unique (selon certains) de l'amélioration des services et de la satisfaction des consommateurs à moindre coût. Cela peut sembler logique à première vue. Puisque le client est roi, il est censé pouvoir demander toute amélioration du service qui lui semble souhaitable. Si le fournisseur choisit de ne pas le lui fournir au prix demandé, le client a tout loisir d'aller chercher ailleurs une offre qui lui convienne mieux. Ce processus est supposé conduire à un progrès perpétuel dans l'offre et la satisfaction des besoins.

Bien entendu, cette logique idéale, que l'on nous présente souvent comme si elle allait de soi, correspond rarement à la réalité. Il n'y a qu'à considérer le désastre total qu'a été la privatisation des chemins de fer au Royaume-Uni, ou bien les arnaques aux consommateurs que se permettent les fournisseurs d'accès internet et de forfaits de téléphones portables, ou encore les prêts soi-disant avantageux que proposent les banques pour mieux vous arnaquer lorsque vous vous mettez en tête de devenir proprétaires... Mais passons, et acceptons pendant cinq minutes de croire que les tenants du libéralisme à tout crin ont raison et que la consumérisation des activités humaines est source d'efficacité.

Le premier problème que pose la consumérisation (et sans doute le moindre) est celui d'être capable de découper ces activités en des blocs, paquets ou objets facilement identifiables, que l'on pourra vendre. Dans le cas de l'éducation, il s'agirait bien entendu de vendre des services. Considérer l'éducation comme un bien, c'est en effet faire l'hypothèse que l'on peut fractionner ce bien, en isoler des morceaux, que l'on peut fournir indépendamment du reste.

  • Comme évoqué dans le premier paragraphe, ce paradigme est à l'oeuvre dans une discipline appelée Knowledge Management - Gestion des Savoirs et sa réthorique absconse (sinon fumeuse - voir ce site pour vous en convaincre). Ceci est normal si l'on considère comment est né le KM: dans les années 80, les grandes entreprises américaines (en particulier dans le secteur automobile) se sont aperçues qu'elles avaient tellement licencié d'employés qu'elles n'étaient plus capables d'assurer leur propre survie. On avait viré l'ancien qui, dans la chaîne de montage, savait que pour visser plus vite l'accoudoir de la Chrisler Toto, il fallait d'abord décaler le siège passager de 10 centimètres vers l'avant afin de dégager l'accès au boulon de 12... A donc commencé une mise en fiche systématique de tous les savoirs-faires des ouvriers et employés des grandes entreprises, afin de pouvoir les virer plus facilement sans avoir à subir en échange la perte de technicité consécutive à l'amnésie d'entreprise...

  • C'est finalement ce que nous autres enseignants faisons lorsque nous découpons nos programmes en "modules" (pour cause d'ECTS, d'accréditation des diplômes, de lisibilité de l'offre, de rationalisation des cursus, etc.) Ce procédé en soi n'est pas un mal, il est même à l'occasion très utile; il est en revanche très dangereux lorsque l'on découpe les enseignements en modules qui ne se recouvrent pas, en supposant que l'intégralité des enseignements dispensés dans une matière donnée sera assimilée. Faire un module "maths avancées" immédiatement après un module "maths de base" sans faire de rappels, c'est ne laisser aucune place à l'erreur, en supposant que les "maths de base" sont un paquet que l'on prend sur une étagère, que l'on absorberait un peu comme on vide un carton de lait, jusqu'à la dernière goutte. Ensuite, on boit le contenu de la brique UHT "maths avancées", et le tour est joué.

Mais, pas de bol, ça ne se passe pas comme ça. La mémoire, pas plus que le savoir ou la vie, n'est pas une fonction linéaire: ce que l'on est aujourd'hui n'est pas la simple somme de ce qu'on était hier et de ce qui s'est passé entretemps. L'éducation est une part de la construction de la personnalité d'un individu et, à ce titre, elle ne se fait pas en empilant des briques sans lien entre elles. La structuration d'un individu ne se ramène pas simplement à l'acquisition de savoirs-faire isolés; en d'autres termes, il ne faut pas confondre éducation et formation.

Le deuxième danger, bien plus grand que le premier, posé par la consumérisation, est la destruction du lien social qu'elle induit.  C'est aussi appauvrir les connaissances humaines, en donnant à l'acquisition des connaissances ou des savoirs un objectif de rentabilité, le plus souvent immédiat.

  • Transformer les rapports humains en des rapports de consommation, c'est introduire des liens de client à fournisseur. Par définition, le client n'a aucun devoir, aucune responsabilité, il n'a que des droits: "Le client est roi". C'est normal, il paie.

  • Introduire des comportements consuméristes dans l'éducation, c'est en quelque sorte la nier, en niant l'indépendance des évaluateurs (on ne donne que de bonnes notes, puisque le client a payé); en inversant la hiérarchie des pouvoirs entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas (celui qui apprend est le "patron" de l'enseignant, puisqu'il est son client - c'est en gros la philosophie des officines de formation; c'est aussi la réalité des rapports dans l'entreprise, où ceux qui savent faire les choses et travaillent sont les subordonnés de ceux qui les font travailler).

  • C'est également introduire la notion qu'il y a des savoirs utiles et d'autres inutiles. La consumérisation de l'éducation, c'est considérer tout enseignement comme un investissement, qui doit nécessairement rapporter des avantages financiers en retour. C'est abandonner l'idée d'apprendre des choses "pour le plaisir d'apprendre" et de ne choisir d'apprendre que ce qui est perçu comme "rentable", du moins dans un avenir immédiat. Tant pis si, dans 5 ans, ce quelque chose est passé de mode, vous n'aurez qu'à payer et suivre une nouvelle formation dans les disciplines qui seront devenues lucratives...

A ceux qui souhaiteraient transformer le monde (dont l'éducation) en une vaste entreprise, on ne peut que faire la remarque suivante: ces tenants du libéralisme, aux carrières souvant enviables, ont eux-mêmes bâti leur réussite sur les fondations d'un monde qui n'était pas encore linéralisé et où l'éducation, et avec elle nombre d'activités humaines, n'était pas consumérisée. Il n'y a de riches que parce qu'il y a des pauvres; et un riche qui veut faire croire aux pauvres qu'ils deviendront riches est, soit un crétin, soit un type qui envisage de se servir de l'ambition des pauvres à devenir riches pour devenir lui-même encore plus riche.